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Allocution du Général de corps d'armée (c.r) CANN le 2 avril 2005, lors du parrainage de la Promotion Général de Galbert par les Promotions "Maréchal Galliéni" (1927-1929), "Union Française" (1952-1954) et "Maréchal Davout" (1977-1979)
Je mesure l'honneur qui m'échoit d'avoir à m'adresser à une assemblée de sous-lieutenants aussi prometteuse et en particulier à la promotion "Général de Galbert" à laquelle un lien particulier m'a uni, bien avant l'heure: en avril 1956, à Tébessa dans le Sud Est algérien, le lieutenant-colonel de Galbert qui commandait alors le 6ième Spahis marocains, m'avait infligé mes premiers jours d'arrêts de rigueur. Je ne les avais pas volés. Par conséquent, chers officiers et, néanmoins, petits bazars de la promotion "de Galbert", je ne vous en veux pas !
Chers filleuls des promotions "Maréchal Davout", "Général Laurier", et "Intendant général Sabourin",
Chers petits filleuls des promotions "Général de Galbert", "Général de Lanlay" et "Général d'Anselme",
Chers petits Cos de la très bahutée promotion " Union française " représentée sur les rangs par 166 des siens, 135 épouses et 19 veuves ainsi que deux soeurs, une fille et un fils de disparus ... veuves, orphelins et familles éplorées vers lesquels se sont toujours portées la compassion de la promotion et, aujourd'hui particulièrement, toute notre affection et notre reconnaissance pour leur présence à nos côtés.
Mesdames et Messieurs, chers Amis, nous nous devons de souhaiter la plus chaleureuse des bienvenues à notre vénérable et très Grand Ancien, le colonel Parisot, âgé de 96 ans, qui aurait pu être l'un de nos parrains admis à Cyr avec la promotion "Maréchal Galliéni" en 1927! ... vingt-cinq ans avant nous.
Cher colonel Parisot, nous vous exprimons notre gratitude pour avoir tenu à être présent à cette cérémonie de parrainage de vos très … très petits-filleuls entrés à Cyr 75 ans après vous. Je crois savoir qu'il s'agit là d'une première pour l'École d'avoir à accueillir un si grand Ancien pour une cérémonie de parrainage.
Laissez-nous vous dire notre profonde admiration pour votre parcours glorieux et souvent douloureux lors des trois conflits majeurs auxquels notre pays a participé.
Mesdames et Messieurs, nos pensées, en ce moment, se portent vers le souvenir de 43 de nos petits Cos morts pour la France en Algérie et au Tchad, aux 8 disparus en service et aux 170 des nôtres qui nous ont quittés au fil des ans, soit dans un accident, soit du fait de la maladie.
"Messieurs", nous avait dit notre capitaine commandant la 9ième compagnie, quelques jours après notre arrivée à Coët, en septembre 1952, "Vous n'êtes pas ici pour exercer un métier. Vous êtes ici à l'appel d'une vocation" ! Puis il s'était retiré, nous laissant seuls, pensifs, face à cette sentence comme tombée du ciel. Une sentence que nous acceptions fort bien pour l'avoir méditée ou pour en avoir disserté en corniche.
Mais pourquoi le capitaine nous assénait-il cette évidence ? Doutait-il de la sincérité de notre engagement militaire ? Voulait-il ébranler nos convictions ? Notre enthousiasme ? Il n'était pas simple alors, à la fin de la guerre, de faire le choix de la carrière des armes.
Immanquablement des questions de fond assaillaient notre esprit, comme, je le suppose, elles ont pu assaillir le vôtre, aujourd'hui : Ai-je bien fait de choisir la carrière des armes? Tiendrai je le coup? Serai je à la hauteur de la mission? ... Ne décevrai-je mes chefs? Mes hommes auront-ils confiance en moi? Saurai je leur transmettre ce que j'ai appris ici? Comment me comporterai-je lors de mon baptême du feu? Quels seront mon avenir, mon destin?
Toutes ces questions qui, relancées par la fatigue ou la contrariété génèrent le doute de temps à autres ... mais des questions dont les réponses positives (sinon nous ne serions pas ici) nourrissent la vocation et en font la grandeur.
Nous n'eûmes guère le temps de prolonger ce débat de fond. On nous plongea d'emblée dans un rythme physique trépidant.
A l'époque, l'Ecole n'avait rien de comparable avec la magnifique Académie militaire qu'elle est devenue aujourd'hui. Elle était surtout et presque exclusivement un immense camp d'entraînement où nous vivions dans une précarité quasi générale.
Nous étions une vingtaine par chambrée autour d'un poêle à charbon condamné parce qu'il faisait plus de poussière qu'il ne produisait de calories. Quelques lavabos, à l'eau froide uniquement, se disputaient le bout de la chambrée. Quant aux toilettes, elles étaient à l'extérieur, dans l'obscurité, à une quarantaine de mètres en direction du marchfeld.
Nous avions des allures de poilus de 1914 avec le casque à cimier, la longue capote, les brelages de cuir et la traditionnelle répartition " à gauche la musette, à droite le bidon! " et les inévitables brodequins à clous. "Vous avez de la chance", nous avait-on dit "de ne plus porter de bandes molletières". Même en ces temps-là, on n'arrêtait pas le progrès !
L'entraînement que nous recevions avait pour but de faire de nous des petits chefs, surtout d'infanterie, pour l'Indochine : les routes et les chemins devenaient des pistes ou des diguettes, on accrochait le viet et on traversait les arroyos sous l'oeil des nha-qués pour attaquer des ca-nhias. Nous nous sentions confortés dans notre jeu de rôle par les encouragements de nos petits Cos, issus des corps de troupe, dont 52 rentraient d'Indochine et même un de Corée, avec presque tous la croix de guerre des T.O.E, dont (excusez du peu !) quatre avec la médaille militaire et quatre autres avec la croix de guerre 1939-1945. Tous ces valeureux petits Cos nous parlaient de l Extrême-Orient avec émerveillement.
Il nous tardait de pouvoir nous éprouver à notre tour sur cette fascinante Terre jaune.
Très curieusement, la conjugaison de cette précarité et de ce conditionnement guerrier avait généré une insouciance de bon aloi. Les culots étaient certains d'être choisis par la biffe. Ceux qui voulaient la rejoindre sans prétention particulière, para ou légion, ne forçaient pas trop sur la pompe.
Il s'était même instauré un concours de culot lequel fut arraché de haute lutte par Luc Rousseau à l'occasion d'une colle génie où il s'agissait de décrire par le détail sur le papier une méthode de pose de mines anti-personnel Hawkins du nom d'un impossible inventeur britannique. Luc, dans un raccourci saisissant, avait arraché le pompon en assurant que cette méthode, comme toute méthode militaire, consistait en un commandement préparatoire "Haw" et un commandement d'exécution "Kins"!
Luc est mort héroïquement au Champ d'honneur le 28 avril 1958 dans le Sud Oranais sur une terre qui, à l'époque, était française.
X
Et soudain, stupéfaction ! Voilà que notre jeu de rôle indochinois s'écroule. Nous sommes le 7 mai 1954. Diên Biên Phu vient de tomber. Nous avions suivi l'agonie du camp retranché avec d'autant plus d'angoisse que certains d'entre nous y avaient un frère aîné, un cousin ou un ami.
Nous étions alors, comme vous aujourd'hui, chers petits-filleuls, en fin de scolarité mais nous n'avions pas eu la chance de vivre un parrainage. L'aurions-nous eue, qu'on aurait vu émerger des brumes sur le marchfeld un groupe héroïque de rares et vénérables survivants de la promo "du Sud Oranais", admis à Cyr en 1902 pour devenir, pour les plus chanceux, les chefs de bataillon de 1914.
Nous les aurions accueillis avec un immense respect mais, en notre for intérieur, nous nous serions dit "C'est facile pour ces héros qui ont survécu à tant d'épreuves de venir sereinement nous apporter la bonne parole".
"Oui, chers petits filleuls" nous auraient-ils rétorqué, "mais lorsque nous avons fait acte de volontariat pour Saint-Cyr, il y avait trente ans que pas un seul coup de feu n'avait retenti à la frontière. A la Spéciale, seuls le "poireau ", la "chichi" et deux ou trois sous-officiers avaient fait la guerre de 1870. Il y avait bien quelques instructeurs coloniaux qui avaient guerroyé au Tonkin contre les Pavillons Noirs ou à Fachoda et quelques anciens de l'Armée d'Afrique, tirailleurs, spahis et légionnaires qui avaient fait le coup de feu au Maroc, en Tunisie et en Algérie, d'où le nom de notre promo " SudOranais " . Mais en dehors de ces chanceux ? Personne ! Qui aurait pu prédire le destin qui serait le nôtre ? Personne évidemment comme personne ne peut le faire du vôtre".
Nos grands parrains auraient eu raison de nous rassurer car, à peine arrivés en Ecole d'Application, nous apprîmes que le Maghreb venait de s'embraser.
Nous devons le nom de notre promotion " Union française " à l'espoir né dans les années 50 d'une évolution souhaitée de l'Empire vers une sorte de Commonwealth français, riche de potentialités, humaines en particulier. Nous partagions cet espoir et nous étions très fiers de notre insigne de promotion. Nous en sommes toujours très fiers, comme le sont toutes les promos du leur.
Notre insigne porte un dragon d'Annam particulièrement conquérant qui se love avec aisance dans la Croix du Sud. C'en était fini de l'Annam et de l'Indochine; notre destin devait se sceller désormais sous la Croix du Sud africaine.
Six des nôtres, encore sous-lieutenants, allaient tomber au Champ d'honneur en Algérie dans les semaines qui suivirent notre sortie d'Ecole d'Application. Puis ce furent trente-six autres à raison, en moyenne d'un tous les deux mois. Tous les autres revinrent d'Algérie sans y avoir perdu leur âme, comme certains journalistes en mal d'antimilitarisme essaient de vous le faire croire.
Certains d'entre nous vécurent des escapades guerrières :
en 1956 à Suez, pour reprendre le canal nationalisé par Nasser,
en 1959 au Cameroun, contre les guérillas communistes,
en 1961 à Bizerte en Tunisie, pour dégager notre base aéronavale stratégique bloquée par Bourguiba,
en 1963 au Gabon, pour libérer le Président de la République, Léon M'Ba,
à partir de 1969 au Tchad contre des prétentions libyennes, où l'un des nôtres tomba, le chef de bataillon Alain Le Puloc'h, le fils du CEMAT de l'époque ... Quelle affaire! "Loin de chez nous .... en Afrique"... Il fallut que la promo monte au créneau de façon déterminée contre des technocrates imbéciles et frileux afin d'obtenir pour Alain la mention "Mort pour la France" ...
puis ce fut le Liban à partir de 1978, année où nous parrainâmes nos filleuls des promotions "Maréchal Davout", "Général Laurier" et "Intendant Général Sabourin"
et toujours l'Afrique (Centrafrique, Somalie, Zaïre, Rwanda, Congo … …)
et enfin la guerre du Golfe en 1991.
Qui, au moment de notre déprime de 1954, aurait pu prévoir un tel destin pour notre promo ?
Personne bien évidemment.
Et pour les promotions suivantes et pour nos filleuls en particulier, qui aurait pu, en toute logique, pronostiquer la guerre dans les Balkans, un retour au Cambodge, des opérations en Afghanistan et le rétablissement de la paix à Haïti ?
X
Aujourd'hui, chers petits filleuls, qui peut prédire votre destin ? Personne non plus. Mais pour autant, au vu des circonstances géostratégiques d'aujourd'hui, il y a fort à parier que vous serez très sollicités :
Où ? un peu partout dans le monde.
Quand ? en permanence et presque toujours dans l'urgence.
Pourquoi ? pour la défense de la dignité de l'homme au nom de la France. Cette affirmation peut vous paraître dogmatique et pompeuse. Mais lorsque vous serez engagés dans la mêlée internationale à vouloir imposer la paix à des furieux qui ne veulent entendre parler que de la guerre, alors vous mesurerez tout le poids et toute la référence de l'écusson bleu blanc rouge que vous porterez sur l'épaule droite.
Comment ? selon la panoplie de formes d'interventions allant de l'action de guerre à laquelle vous êtes et vous serez préparés en Ecole d' Application jusqu'à l'extrême inverse, l'action humanitaire, en passant par les opérations de rétablissement et de maintien de la paix. Ces dernières opérations sont les plus délicates à mener car il est plus ardu pour un soldat de mettre son arme au service de la modération qu'à celui, instinctif, de la violence. Il vous faudra être prêts en permanence selon l'adage que la vertu cardinale du militaire, c'est la DISPONIBILITE. Disponibilité dans le temps : "Dites-moi, mon cher, vous deviez partir la semaine prochaine ? Eh bien vous partez demain matin à l'aube ! A vos ordres, mon Colonel".
Disponibilité dans l'espace: "Ah vous étiez programmé pour l'Afghanistan et bien ce sera la Côte d'Ivoire ... et finalement, tout compte fait, ce sera le Larzac. Euh ??? A vos ordres, mon colonel".
Disponibilité en nature: "Je vous attendais comme Officier de renseignement mais l'actuel est prolongé. Or il se trouve que le général a besoin d'un excellent Officier pour en faire son aide de camp. A vos ordres, mon colonel".
Quel est le corps de l'Etat duquel on peut exiger une telle souplesse sans qu'il s'arrête de travailler ou ne manifeste dans la rue ? Il n'y en a qu'un: c'est l'institution militaire qui tire de cette particularité toute sa grandeur. Ne dérogez jamais à votre statut et faites en sorte que, dans votre section ou votre peloton, personne n'y déroge, surtout lorsque, du fait d'astreintes trop fréquentes, l'unité est en limite de la rupture.
Il est facile pour moi de vous le dire et il est facile aujourd'hui pour vous de l'entendre mais lorsque vous reviendrez de quatre mois d'Opex et qu'à peine les sacs posés, il vous faudra assurer une mission Vigipirate à Paris, juste avant de repartir pour un contrôle opérationnel en camp..., alors il vous faudra la force d'âme pour galvaniser votre troupe, en particulier vos sous-officiers, qui eux, " portent la musette " au même rythme depuis des années. Vous ferez en sorte que personne ne mollisse.
Bientôt, vous serez, à votre tour, engagés dans des interventions et quelquefois au contact d'officiers étrangers. Vous mesurerez alors la chance que vous avez eue d'être issus de cette grande Ecole.
La formation ultra privilégiée que vous y aurez reçue vous aidera à faire face aux pires situations et, de façon plus générale, à aborder la vie tout court avec le plus important bagage culturel et technique jamais confié à un officier de par le monde.
"La culture générale" écrivait le chef de bataillon de Gaulle en 1930, "est la véritable Ecole de commandement". Au fil de votre carrière, vous vérifierez la pertinence de cette affirmation. Cette culture vous permettra dans les situations les plus confuses de faire ce qu'on attend de vous : donner des ordres clairs.
Dans quelques semaines vous serez en Ecole d'Application où le "leader" moderne que vous êtes devenu ici sera façonné pour devenir cette fois un vrai chef militaire, chef de section ou chef de peloton.
Et puis, dans quelques mois, arrivera le moment tant attendu, le plus exaltant de votre jeune carrière d'officier : celui où votre chef de corps, tellement heureux lui-même de vous accueillir, vous confiera la charge extraordinaire de commander une trentaine de jeunes compatriotes dans l'attente d'un nouveau chef.
Rien n'existera plus, dès lors, pour vous que l'exercice de ce "sacerdoce" : les connaître totalement, vous occuper d'eux, leur porter votre affection et les suivre aussi longtemps que vous le pourrez ... toute la vie au besoin.
Voilà pourquoi, chers amis jeunes officiers, vous répondrez aux exigences de la vocation et non pas aux astreintes d'un métier, comme le disait notre capitaine en 1952, sinon vous auriez fait une école de commerce ou une "boîte" d'ingénieurs.
Vous avez fait un sacré bon choix en entrant dans cette Ecole. Comme nous, vous ne le regretterez jamais. Nous-vous envions. Nous vous suivrons avec fierté car nous vous aimons, comme nous aimons nos petits-enfants.
Et surtout, n'oubliez pas votre appartenance à vie à votre promotion. L'âge et l'ancienneté vous en feront découvrir les deux vertus : elle vous rassemblera pour le souvenir et elle vous unira par l'amitié..... souvenir et amitié seront indéfectibles.
X
Alors ? ... Alors, rendez-vous au 2 avril 2055. Rendez-vous, en particulier, à celui d'entre vous qui prendra ma place, ici, pour transmettre à vos petits-filleuls l'inaltérable message de la vocation et de l'honneur.
Rendez-vous, peut-être aussi, à certains de nos chers filleuls à qui nous souhaitons de pouvoir, ce jour-là, rivaliser avec la performance du colonel Parisot, aujourd'hui.
Quant à nous, officiers de la très bahutée "Union française", nous serons "là-haut au balcon" à vous observer. Au besoin, nous prendrons les noms mais d'ici là, Messieurs les officiers des promotions "de Galbert", "de Lanley" et "d'Anselme" s'il vous plaît, d'ici là :
faites nous rêver !
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